Nos coups de cœur

Dafna Mouchenik

Dafna MOUCHENIK est travailleur social de formation et diplômée de Sciences Po, elle a d’abord œuvré pour le secteur associatif, puis pour la fonction publique territoriale. Membre du conseil d’administration du SYNERPA (Syndicat National des Établissements et Résidences Privées pour Personnes Âgées), elle a créé LogiVitae (établissement parisien d’aide et de soutien à domicile pour personnes âgées dépendantes) en 2007 et reçu plusieurs distinctions visant à récompenser ses actions et son engagement.

… « On ne s’occupe pas que des gens seuls, heureusement. La maladie, la perte d’autonomie, c’est déjà costaud, alors si ça vous tombe dessus, c’est mieux d’être aimé et entouré. C’est moins douloureux quand on n’est pas seul. Mais ça fait mal à ceux qui vous aiment.

« Les aimants » : je sais, c’est un peu bizarre. Je suis la seule à les appeler comme ça. Les aimants, c’est pas forcément des aidants (le mot qu’on utilise pour parler des proches qui aident et soutiennent) et, inversement, on n’est pas obligé d’aimer pour aider. Évidemment, ceux qui aident, c’est souvent ceux qui aiment, mais ce n’est pas une règle. C’est mon copain Serge GUERIN* qui a écrit un paquet de trucs à leur sujet. Il a même déterminé la somme que tous ces aidants faisaient économiser à la collectivité. Je me souviens plus combien mais ça fait beaucoup, beaucoup d’argent.

La vérité, c’est que sans eux, on n’y arriverait pas. Pas seulement pour des raisons économiques, mon sociologue préféré insiste bien sur ce point. Vous avez vu tout le mal qu’on a à accompagner les seuls au monde, les éloignés de leur aimé ? Non, heureusement qu’il y a les aidants. On bosse aussi pour leurs proches. Tout le monde a le droit au dispositif d’aide à domicile. Parfois, ils nous téléphonent furax parce que l’appartement est sale, ou qu’il y a des aliments périmés dans le frigo. « – C’est pas à moi de faire votre boulot ! Comment ça se passe chez les gens qui n’ont pas de famille ? Vous ne faites jamais de contrôle ? ».

Eh bien, s’il y a bien un truc qui est vraiment de leur ressort, ce n’est pas de faire la toilette de leur maman, ni de faire le ménage chez leur papa, ni de préparer les repas, ni de faire les courses (même si c’est une réalité, ils font tout ça aussi). La seule chose qui est précisément leur boulot, c’est d’être vigilant et de nous alerter lorsqu’on ne fait pas bien le nôtre. Parce que pour nous, impossible de contrôler ce qui se passe à domicile une fois que l’auxiliaire intervient. On a déjà du mal à assurer la mise en place des nouvelles demandes, pas possible pour nous d’organiser des visites de contrôle pour des gens qui on une famille vigilante.

C’est eux, notre contrôle, eux et tous les autres qui se rendent, comme nous, auprès du vieux monsieur, auprès de la vieille dame. Sans une cobienveillance, une covigilance, une coresponsabilité, impossible que ça marche. On essaie d’assurer quelques visites de contrôle lorsque nous sommes les seuls à nous rendre chez la vieille personne (ce qui est rarement le cas), jamais sinon. Il faudrait pour cela financer un poste supplémentaire à temps plein, et avec quel argent ? Impossible.

Dans quelques années, les appartements seront connectés à leur service d’aide pour assurer prévention et vigilance. On sera les premiers à expérimenter les e-objets. Ça sera top, mais au moment où se passe l’histoire, ça n’existe pas encore. En attendant que la technologie vienne à note secours, nous comptons beaucoup sur les aimants, qu’ils soient aidants ou compliquants. »

 

Extrait de l’ouvrage « Derrière vos portes » – Coulisses d’un  service d’aide à domicile, de Dafna MOUCHENIK (Préface de Serge GUERIN*) – Éditions MICHALON – 2018. – pages 192-194. (*Serge GUERIN : Sociologue, directeur MBA « Directeur des établissements de santé », Insecc Paris)